Ils ont tué la R&D !

Depuis le début de la journée, vous vous êtes certainement servi d'un objet en Polypropylène.
Incontournable dans l'électroménager, les jouets, l'automobile (la quasi totalité des pare-chocs), l'emballage, cette matière plastique commenca son histoire industrielle le Jeudi 11 mars 1954 quand un jeune chercheur Italien,  écrit dans son agenda "fatto il polipropilene".

 

 Neufs ans plus tard, en 1963, Giulio Natta, puisque c'est de lui dont il s'agit partage avec Karl Ziegler le prix nobel de Chimie pour leurs travaux sur les polymères.

Ceux qui ont eu la chance de connaître le centre de recherche Guilio Natta à Ferrara en Italie,  connaissent la légitime fierté de ses successeurs, pour lesquels l'unique prix nobel de Chimie Italien et son  "fatto il polipropilene" est aussi célèbre qu'Archimède et son "Eureka".

 

La production industrielle par Montecatini à Ferrara eu lieu dès 1957.
L'histoire industrielle deviendra particulièrement troublée, avec une incessante bataille juridique, en particulier aux US, face à Phillips Petroleum sur la paternité de l'invention. Bataille qui dura jusqu'en 1999, 20 ans après la mort de son inventeur..

Une R&D exemplaire en prise direct avec les clients partenaires

Cependant la recherche applicative de Montedison, puis Himont, à Ferrara compléta rapidement la famille du PP avec les copolymères , résistants aux impacts, puis par la suite les Polypropylenes particulièrement souples, des produits éco-friendly en particulier d'un point de vue déchet et recyclage, apte à substituer les molécules chlorées avec des plastifiants potentiellement cancérigènes (PVC souples avec Phtalates).

J'ai eu le plaisir de travailler pour Montell Polyolefins (Fusion des business polymères Montedison/Shell), à l'époque de cette avalanche de produits nouveaux, d'applications nouvelles, combinée à une approche logistique et commerciale innovante.
Responsable des ventes sud Europe, en 2001, plus de 50% du chiffre d'affaire était constitué de produits créés moins de 3 ans auparavant.
La capacité d'innovation de la recherche de Montell était impressionnante aussi bien du point de vue catalyseur, process que du point de vue application chez les transformateurs.

Le centre de recherche était en contact direct avec une clientèle d'entrepreneurs prêt à tester et donner le feed-back sur les produits en cours de mise au point. Les chercheurs (en particulier en application), passaient leur semaine entre la clientèle, le labo, et les unités pilotes qui sortaient les produits prototypes. Jamais je n'ai vu une "roue de l'innovation" tourner aussi vite, des boucles de feed-back / validation client aussi rapides.

Quand les méthodes de management de commodité sont appliquées à la recherche

Malheureusement, 3 ans et une fusion plus tard avec le n°2 de l'industrie pour créer un nouveau leader encore plus gros, le vent a tourné pour Ferrara.
Plus question d'expérimenter en autonomie. Tout projet devrait être sponsorisé par les services commerciaux, le stage-gate process hyper rationnel mis en place comportait pas moins de 18 signatures, le moindre changement passant par les services commerciaux, la production, les laboratoires, la finance et le business.

Les meilleurs chercheurs quittèrent Ferrara pour aller travailler chez leurs anciens amis clients, ceux qui restèrent (pas toujours les plus brillants) passèrent leur énergie à remplir des business plans prévisionnels, pour justifier le moindre run pilote.

Le monstre de la  bureaucratie managériale, avait englouti Ferrara ... avant la fin de la décennie le taux de produits novateurs dans le business polyolefins chuta à moins de 5%.

Sans aller jusqu'à invoquer un lien direct de cause à effet avec notre histoire, après une 3eme fusion, le nouveau groupe, 3eme chimiste mondial ... déposa le bilan en 2009 aux états-unis (Chapitre 11).
Aujourd'hui, quelques milliards de dollars de write-off plus tard, le nom de Ferrara, celui de Montell, ou même celui des procédés (Catalloy) et produits révolutionnaires n’apparaissent même plus dans l'historique de la compagnie, qui ne parle plus que de "global team", "global demand", et taille record d'unité de production de commodités.

Food for Thoughts : Matière à Réflexion

Ce triste exemple est caractéristique de l'application d'une logique d'exploitation aux départements en charge de l'exploration.

En soit il montre ce qu'il faut faire ... à condition de faire exactement l'inverse !